«Seigneur, donnez nous des ennemis dignes de nous !» La pensée géopolitique d’Emil Reich (1854-1910)

Pascal Venier, «Seigneur, donnez nous des ennemis dignes de nous !»
La pensée géopolitique d’Emil Reich (1854-1910)
, in Martin Motte (dir.), Approches de la géopolitique, de l’Antiquité à nos jours, tome II, Paris: Economica, 2018, à paraître.

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L’histoire de la pensée géopolitique a été un champ d’investigation particulièrement foisonnant, tout particulièrement ces vingt dernières années. Si d’intéressants travaux ont été consacrés à sa genèse, il n’en est que plus surprenant que les écrits d’Emil Reich n’aient guère éveillé la curiosité des chercheurs. Le polymathe hongrois fait pourtant vraiment figure de précurseur. Il est non seulement le premier auteur de langue anglaise à avoir utilisé les termes de « Geo-Politics », de « Geopolitics », de « geo-political » et de « geopolitical », mais semble également avoir été le premier à avoir utilisé le terme de « géopolitique » dans la langue de Molière. Il a, de plus, développé dans toute une série de travaux une conception particulièrement originale de la Géopolitique et a même défini explicitement une véritable théorie géopolitique : celle des nations-frontières (Border nations).

Une aussi étrange carence de l’historiographie s’explique par le fait que la pensée géopolitique d’Emil Reich est tout simplement tombée dans l’oubli après sa mort en 1910. Il fallut attendre 1989 pour que la seconde édition de l’Oxford English Dictionary, le dictionnaire de référence de la langue anglaise, mentionne qu’il avait été le premier à utilisé l’adjectif « geo-political » dès 1902 et le nom de « Geo-Politics » deux années plus tard. Cela n’attira toutefois pas l’attention des spécialistes de la Géopolitique, le mérite d’avoir pris acte de l’existence des travaux de Reich dans la littérature scientifique revenant à un spécialiste de la littérature anglaise, Christopher Lloyd GoGwilt. Dans un article publié en 1998, il faisait en effet très brièvement mention de « ce qui est probablement le premier usage du mot «geopolitics» en langue anglaise». Deux ans plus tard, dans un chapitre qu’il consacrait à « une généalogie de la géopolitique » dans son livre The Fiction of Geopolitics: Afterimages of Culture, from Wilkie Collins to Alfred Hitchcock, il élaborait un peu plus, révélant un autre ouvrage, Handbook of Geography (1908), dans lequel Reich faisait usage du terme geo-politics et esquissait quelques intéressants parallèles avec les conceptions de Ratzel et de Mackinder. Cette contribution demeurait cependant modeste, les passages consacrés à Reich ne représentant respectivement que quelques 152 et 549 mots respectivement.

Singulièrement, les travaux géopolitiques d’Emil Reich n’ont suscité absolument aucun intérêt de la part des spécialistes. Il a semblé qu’une telle lacune dans l’historiographie méritait d’être comblée. Pour ce faire, explorer de façon systématique l’ensemble de l’oeuvre foisonnante d’Emil Reich s’imposait. Une telle démarche a permis, en cherchant bien — qui ce serait en effet attendu à trouver dans un ouvrage d’exégèse l’exposition d’une théorie géopolitique — d’identifier d’autres travaux extrêmement pertinents et surtout de révéler Reich avait conçu le dessein de ce qu’il voulait être sa grande œuvre, une histoire générale extrêmement ambitieuse, qui était basée largement sur sa conception de la géopolitique. Il s’agira, dans ce chapitre, tout d’abord de brièvement présenter la carrière et l’oeuvre du polymathe hongrois, avant de dresser un inventaire de son corpus géopolitique. Viendra ensuite une analyse de son histoire générale des nations occidentales, dans laquelle il proposait une méthodologie historique novatrice dans laquelle les « facteurs géo-politiques » occupaient une place fondamentale, avant de présenter sa théorie des nations-frontières.

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