La pensée géopolitique de Sir Halford J. Mackinder

Pascal Venier, “La pensée géopolitique de Sir Halford J. Mackinder, l’apôtre de la puissance amphibie”, in Hervé Coutau-Bégarie and Martin Motte (sous la direction de), Approches de la géopolitique, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Economica, 2013, pp. 483-507.

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Mackinder (1861-1947) est généralement considéré comme l’un des pères fondateurs de la géopolitique. Son célèbre article “The Geographical Pivot of History” (1904) passe pour un moment épistémologique décisif en ce sens que Mackinder était le premier, ou du moins l’un des tout premiers, à envisager les relations internationales dans leur globalité. La trilogie composée de ce texte, de Democratic Ideals and Reality (1919) et de “The Round World and the Winning of the Peace” (1943) est un élément central du canon géopolitique. Elle a inspiré toute une école, celle de la géopolitique classique, qui eut une grande influence sur la définition de la “Grande stratégie” américaine tant pendant la Guerre froide que depuis la fin de celle-ci. Si Mackinder rejetait la géopolitique allemande et le terme même de géopolitique, il n’en reste pas moins que sa démarche correspond bien à ce que l’on appelle aujourd’hui géopolitique ou géostratégie, et ses travaux sont revendiqués comme fondateurs par les tenants contemporains de ces disciplines.

Il semble aller de soi dans les études consacrées à Mackinder que celui-ci entend se faire l’apôtre de la puissance continentale, comme Mahan fut celui de la puissance maritime : le fait qu’un historien aussi distingué que l’Anglo-américain Paul Kennedy n’ait aucunement hésité à intituler un chapitre de son grand classique The Rise and Fall of British Naval Mastery “Mahan contre Mackinder” est à cet égard on ne peut plus symptomatique. De même la pensée géopolitique de Mackinder est-elle le plus souvent résumée par une formule, celle de “théorie du Heartland”. Il est incontestable que la relecture des travaux de Mackinder par l’école de la géopolitique classique a abouti à l’énonciation d’une théorie du Heartland extrêmement structurée. La question se pose toutefois de savoir s’il est véritablement pertinent de parler d’une telle théorie dans l’œuvre de Mackinder. Il semble fort étrange, à y bien réfléchir, que cette théorie, qui a fait couler beaucoup d’encre et qui ne manque ni d’être glorifiée par les uns, ni d’être vilipendée par les autres, n’ait pas fait l’objet d’une véritable enquête critique. Or, comme nous le verrons, le concept de Heartland ne manque pas d’être problématique chez Mackinder, parce qu’il s’est métamorphosé au fil du temps, tant en ce qui concerne ses limites que les propriétés qui lui sont attribuées. Aussi ne peut-on faire l’économie d’un travail de lecture et d’exégèse. Nous nous proposons donc ici de revenir aux trois textes clés de Mackinder. Il s’agira, après avoir rappelé les grandes étapes de sa carrière, d’analyser chaque étape de sa trilogie géopolitique pour finalement revenir sur la façon dont le géographe britannique se représentait la configuration mondiale en 1904, 1919 et 1943.

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